16
— Il revient à lui, fit une voix, canalisant mes pensées visqueuses vers un semblant de conscience.
L’une des choses qu’on apprend dans l’armée – sur Sky’s Edge, au moins –, c’est que ce n’est pas parce qu’on vous tire dessus qu’on a forcément envie de vous tuer. Pas immédiatement, du moins. Il y avait des raisons à ça, pas toujours en rapport direct avec la mécanique habituelle de la prise d’otages. On pouvait scrapper la mémoire des soldats capturés sans leur imposer les désagréments de la torture. Pour ça, il suffisait de se payer le genre d’imagerie neurale qu’on trouvait chez les Ultras. Et qu’il y ait quelque chose qui mérite d’être scrappé, bien sûr. La collecte de renseignements, en d’autres termes.
Cela dit, ça ne m’était jamais arrivé. On m’avait déjà tiré dessus, et touché, mais jamais personne n’aurait eu l’idée de me laisser la vie sauve, même pour le laps de temps relativement bref nécessaire au scrapping de mon cerveau. Je n’avais jamais été capturé par l’ennemi, et je n’avais jamais eu le plaisir douteux de me réveiller entre ses griffes.
Eh bien, je découvrais l’effet que ça faisait.
— Monsieur Mirabel ? Vous êtes réveillé ?
Quelqu’un me passa quelque chose de doux et froid sur le visage. J’ouvris les yeux et plissai aussitôt les paupières, aveuglé par une lumière d’une intensité pénible après cette période d’inconscience.
— Où suis-je ?
— Dans un endroit sûr.
Je regardai autour de moi, encore un peu ébloui. J’étais assis dans un fauteuil, au bout d’une longue salle au sol incliné et aux murs métalliques de guingois. J’avais l’impression de descendre en escalator le long d’un tunnel en pente douce. Les parois étaient percées de hublots ovales par lesquels je ne voyais pas grand-chose, sinon l’obscurité festonnée de longues guirlandes de lampions. Nous étions dans les hauteurs de la ville, presque certainement dans le Dais. Le sol était constitué par une série de plans horizontaux qui descendaient vers la partie en contrebas de la pièce, à une quinzaine de mètres de là et deux ou trois mètres plus bas. Ces marches semblaient avoir été ajoutées après coup, comme si la dénivellation de la pièce n’était pas voulue.
Je n’étais pas seul, évidemment.
L’homme à la mâchoire carrée et au monocle était debout à côté de moi. D’une main, il se caressait le menton, comme pour s’assurer de sa présence. De l’autre, il tenait le chiffon avec lequel il m’avait si délicatement aidé à reprendre conscience.
— Il faut vous reconnaître ça, fit l’homme. J’ai mal calculé la puissance du rayon sbamer. Il y en a pas mal que ça aurait tué, et je vous aurais bien vu rester hors d’état de nuire pendant quelques heures de plus. Enfin, j’ai l’impression que ça va, fit-il en mettant la main sur mon épaule. Vous êtes un coriace. Je vous prie d’accepter mes excuses – je vous assure que ça ne se reproduira pas.
— Tu n’as pas intérêt, fit la femme qui venait d’entrer dans mon champ de vision.
Je la reconnus tout de suite, bien sûr, ainsi que son compagnon, qui arrivait par la droite en se mettant une cigarette dans le bec.
— Tu salopes le boulot, Waverly. Ce type a dû penser que tu voulais le tuer.
— Ce n’était pas l’idée ? demandai-je, en me rendant compte que j’avais la voix moins pâteuse que je ne pensais.
Waverly secoua la tête avec gravité.
— Pas du tout, monsieur Mirabel. Je m’efforçais de vous sauver la vie.
— Vous avez une drôle de façon de vous y prendre…
— Le temps pressait. Vous étiez sur le point de tomber dans une embuscade tendue par un groupe de porckos. Ça vous dit quelque chose, les porckos, monsieur Mirabel ? Non ? Eh bien, c’est l’une des communautés les plus détestables auxquelles nous ayons été confrontés depuis l’effondrement de l’Anneau de Lumière. Ils avaient tendu en travers de la chaussée un câble relié à un arc. Normalement, ils attendent la fin de la soirée pour piéger les gens. Il faut croire qu’ils avaient faim, ce soir.
— Avec quoi m’avez-vous tiré dessus ?
— Un rayon sbamer, je vous l’ai dit. Une arme assez humaine, en fait. Le rayon laser n’est qu’un précurseur… notre sbamer établit dans l’air un chemin ionisé qui canalise un flux électrique paralysant.
— Ça fait quand même assez mal.
— Je sais, je sais, fit-il en levant la main dans une attitude d’excuse. J’en ai essuyé quelques impacts. Je crains de l’avoir calibré pour assommer un porcko et non un humain. Enfin, à quelque chose malheur est bon : si je ne vous avais pas aussi radicalement estourbi, je pense que vous m’auriez résisté davantage…
— À propos, pourquoi m’avez-vous sauvé ?
— C’était la seule chose à faire, répondit-il, un peu décontenancé. Enfin, c’est ce que j’ai cru.
— Je dois dire, monsieur Mirabel, que je vous avais d’abord mal jugé, intervint la femme. Vous m’aviez agacée, et vous ne m’inspiriez pas vraiment confiance.
— Pourtant, je m’étais contenté de vous demander de l’aide…
— Je sais. C’est entièrement ma faute. Mais nous sommes tous sur les nerfs, ces temps-ci. Quand nous sommes partis, j’ai eu des remords, et j’ai dit à Waverly de jeter un œil sur vous de temps en temps. Et c’est ce qu’il a fait.
— Un œil et un seul. Sibylline, ironisa Waverly.
— Et je peux savoir où je suis ? demandai-je.
— Montre-lui, Waverly. Il a peut-être envie de se dégourdir les jambes, maintenant.
Je m’attendais à moitié à être attaché au fauteuil, mais je me rendis compte que j’étais libre d’aller et venir. Waverly me tendit son bras pour me stabiliser. Le muscle de la jambe qui avait reçu l’impact du rayon me faisait encore l’impression d’être en gélatine, mais je tins debout. Je passai devant la femme, descendis la série de plans horizontaux jusqu’à la partie basse de la pièce, où s’ouvrait une porte à double battant. Waverly me conduisit vers un balcon en pente, entouré par un garde-corps métallique. L’air chaud de la nuit me gifla le visage.
Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule. Le balcon faisait le tour du bâtiment. Sauf que le bâtiment n’était pas un vrai bâtiment.
C’était la nacelle d’un dirigeable, un peu inclinée sous la masse sombre de son ballon, prisonnier des branches du Dais. L’appareil devait se trouver là quand la peste avait frappé, et il était resté piégé comme un ballon d’enfant dans un arbre. L’enveloppe était tellement imperméable qu’il n’était pas dégonflé, sept ans après l’épidémie. Mais il était flétri et déformé par la pression des branches qui s’étaient formées autour, et je ne pouvais m’empêcher de m’interroger sur la résistance de l’ensemble, et sur ce qui arriverait à la nacelle si le ballon venait à crever.
— Ça a dû être vraiment subit, dis-je en imaginant l’engin essayant de se frayer un chemin entre les bâtiments qui se déformaient.
— Pas si subit que ça, tempéra Waverly. C’était un aéronef de croisière ; il y en avait des dizaines, dans le bon vieux temps. Quand les ennuis ont commencé, personne n’avait plus très envie de faire du tourisme. Le dirigeable est resté amarré ici, et les bâtiments se sont ramifiés autour. Il a quand même fallu un jour ou deux pour qu’il soit complètement emprisonné dans les branches.
— Et maintenant vous vivez là ?
— Pas tout à fait. L’endroit n’est guère sûr, en réalité. L’avantage c’est que nous n’avons pas à craindre qu’on s’intéresse trop à nous.
Derrière nous, la porte se rouvrit et la femme apparut. Elle s’approcha de Waverly et se pencha bravement par-dessus la rambarde. Nous devions bien être à un kilomètre au-dessus du niveau du sol.
— J’avoue que c’est un drôle d’endroit pour se réveiller. Mais ça a son utilité, et la discrétion fait partie des avantages. Maintenant, monsieur Mirabel, je suppose que vous avez besoin d’un coin où vous poser, et d’un bon repas, je me trompe ?
J’acquiesçai en me disant que si je logeais chez ces gens, ils pourraient me fournir un moyen d’entrer dans le Dais proprement dit. C’était une bonne raison d’accepter. Mais j’en avais une autre, qui tenait du soulagement et de la reconnaissance. Et puis j’étais fatigué et j’avais faim, comme elle l’avait justement supposé.
— Je ne voudrais pas m’imposer…
— Ridicule. Je ne vous ai vraiment pas rendu service, dans la Mouise, et Waverly a encore aggravé les choses en réglant son sbamer au maximum. Pas vrai, Waverly ? Enfin, nous oublierons tout ça, pourvu que vous nous fassiez l’honneur d’accepter de quoi vous sustenter et vous reposer.
Elle prit un petit objet noir dans sa poche, l’ouvrit, déplia l’antenne et le porta à son oreille.
— Allô, très cher ? Nous sommes prêts. Retrouvons-nous en haut de la nacelle.
Elle referma le cellulaire et le remit dans sa poche.
Nous fîmes le tour du balcon en nous cramponnant à la rambarde pour remonter la pente. Au point le plus élevé, la rambarde avait été coupée, de sorte qu’il n’y avait rien entre le sol et moi, en dehors de beaucoup d’air. Waverly et Sibylline – puisque Sibylline il y avait – auraient pu facilement me pousser par-dessus bord s’ils avaient voulu se débarrasser de moi, d’autant que j’étais encore profondément désorienté. D’un autre côté, ils avaient eu toutes les occasions de le faire avant que je me réveille.
— Le voilà, fit Waverly en indiquant quelque chose sous le ventre du ballon.
Je vis descendre un véhicule qui ressemblait beaucoup à celui dans lequel j’avais vu Sibylline pour la première fois, mais je ne prétendais pas être un grand expert en ce domaine. Les bras de l’appareil s’accrochaient aux câbles qui pendaient du ballon, déformant l’enveloppe sans la crever. L’engin se rapprocha, la portière s’ouvrit et une rampe en descendit jusqu’à la nacelle.
— Après vous, Tanner, dit Sibylline.
Je franchis la passerelle. Ça ne représentait qu’un pas d’un mètre à faire, mais il n’y avait aucun garde-fou d’un côté ou de l’autre et il fallait un effort nerveux pour le franchir. Sibylline et Waverly me suivirent sans hésitation. Vivre dans le Dais devait donner à tout le monde une habitude surhumaine des hauteurs.
Il y avait quatre sièges à l’arrière du véhicule, et une vitre nous séparait du chauffeur. Avant que la cloison se referme, je vis que le chauffeur était l’homme aux yeux gris et aux pommettes saillantes que j’avais déjà vu avec Sibylline.
— Où allons-nous ? demandai-je.
— Manger ; où voulez-vous que nous allions ? rétorqua Sibylline en posant une main sur mon bras, comme pour me rassurer. Le meilleur endroit de la ville, Tanner. En tout cas, celui d’où on a la meilleure vue.
À survoler Chasm City de nuit, à la seule lumière des phares, on aurait presque pu oublier la peste et ses sinistres conséquences. La géométrie de la cité se perdait dans les ténèbres, sauf aux endroits où les branches supérieures étaient soulignées par des tentacules et des voies lactées de fenêtres éclairées, ou des enseignes au néon dont la signification m’échappait complètement, car elles étaient calligraphiées avec de mystérieux idéogrammes. De temps en temps, nous passions devant un bâtiment plus ancien qui n’avait pas été affecté par la peste et dressait sa masse rectiligne au milieu des immeubles difformes. Encore ces bâtiments avaient-ils généralement souffert, même s’ils avaient échappé à la mutation physique : les structures adjacentes avaient projeté des branches à travers, ou avaient miné leurs fondations. Certains bâtiments s’étaient enroulés autour de leurs voisins comme des lianes étrangleuses. Il y avait eu des incendies, des explosions et des émeutes lorsque la peste avait frappé, et très peu de choses et de gens en étaient sortis indemnes.
Sibylline m’indiqua une sorte de pyramide plus ou moins intacte ; c’était une structure très basse, presque perdue dans la Mouise mais pour l’heure mise en relief par les projecteurs tombant d’en haut.
— Vous voyez ça ? me demanda-t-elle. C’est le Monument aux Quatre-Vingts. Je suppose que vous connaissez l’histoire ?
— Pas dans les détails.
— C’était il y a bien longtemps. Un type du nom de Calvin Sylveste avait eu l’idée de scanner les gens pour les stocker dans des ordinateurs, mais la technologie n’était pas au point. Le processus était mortel, ce qui était déjà plutôt grave, mais les simulations se sont mises à débloquer. Ils étaient quatre-vingts, y compris l’inventeur lui-même. Quand tout a été fini, très mal, les familles ont fait ériger ce monument. Il a connu des jours meilleurs.
— Comme tout, ici, dit Waverly.
Nous poursuivîmes la traversée de la ville. Le trajet en télécabine exigeait un petit temps d’adaptation, mon estomac en faisait la pénible expérience. Lorsque la cabine traversait un endroit plein de câbles, la progression s’effectuait presque aussi doucement et régulièrement qu’en cigare volant. Mais dès que les câbles commençaient à s’espacer, lorsque la cabine traversait des endroits du Dais où il n’y avait pas de branches majeures, par exemple, le déplacement ressemblait beaucoup moins au vol du corbeau et beaucoup plus aux ébats d’un gibbon speedé : de grands spasmes qui vous mettaient l’estomac en révolution, ponctués de brutales secousses verticales. Ça aurait dû me paraître très naturel, si l’on veut bien se rappeler que le cerveau humain est censé avoir évolué exactement à partir de ce genre de vie arboricole.
Mais ça faisait un peu trop de millions d’années pour moi.
Le manège nauséeux de la cabine nous amena finalement au niveau du sol. Quirrenbach m’avait dit que les gens du coin donnaient aux grands dômes fusionnés de la cité le nom de Moustiquaire ; nous étions à un endroit où elle descendait à la rencontre du sol, au bord du gouffre. Dans cette région limitrophe, la stratification verticale de la cité était moins prononcée. Le Dais et la Mouise fusionnaient en une zone indéterminée de flou où la Mouise montait pour caresser le dessous du dôme tandis que le Dais s’enfonçait dans le sol, sous la forme de patios fortifiés où les riches pouvaient se promener sans risquer de se faire agresser.
C’est vers l’une de ces enclaves que le chauffeur de Sibylline nous dirigea. Il sortit le train d’atterrissage et amena la cabine jusqu’à un ponton où d’autres véhicules étaient garés. La paroi du dôme était un mur en pente, taché de brun, dressé au-dessus de nous comme une vague qui se brise. L’énorme gueule béante du gouffre était visible à travers les emplacements restés plus ou moins transparents, et la cité qui se trouvait de l’autre côté apparaissait comme une forêt lointaine de lumières clignotantes.
— J’ai réservé une table sur le piton, annonça l’homme aux yeux gris en sortant du compartiment avant de la cabine. Il paraît que Voronoff vient dîner, ce soir, alors c’est pratiquement plein.
— Ah, tant mieux ! répondit Sibylline. Avec Voronoff, on peut être sûr qu’on ne va pas s’ennuyer.
Elle ouvrit un compartiment pratiqué sur le côté de la cabine et prit un sac noir, dont elle vérifia rapidement le contenu. J’aperçus à l’intérieur des fioles d’Onirozène et un pistolet de mariage ornementé, le jumeau de celui que j’avais vu à bord du Strelnikov.
Elle baissa son col et appliqua le bout du canon sur son cou, serra les dents et s’envoya un centimètre cube de fluide rouge sombre dans la carotide. Après quoi elle passa le pistolet à son partenaire, qui s’administra le même traitement et lui rendit l’instrument. Elle se tourna vers moi.
— Un stim, Tanner ?
— Je passe mon tour, répondis-je.
— Bon, dit-elle en rangeant le kit dans le compartiment, comme si ce qui venait de se passer n’avait aucune importance.
Nous quittâmes le véhicule et remontâmes le ponton en direction d’une rampe inclinée qui menait vers un patio éclairé a giorno. L’endroit était propre, frais, et beaucoup moins délabré que les autres parties de la ville que j’avais vues jusque-là. Il grouillait de gens sains, de palanquins, de cyborgs et d’animaux issus du génie génétique. Les murs diffusaient des vues de la ville avant la peste illustrées de vibrations musicales. Un drôle de robot aux pattes grêles, tranchantes, se frayait un chemin entre les gens. Il était entièrement constitué de lames. On aurait dit une collection d’épées enchantées.
— C’est un des automates de Sequard, dit l’homme aux yeux gris acier. Il travaillait dans l’Anneau de Lumière. C’était l’un des leaders du mouvement gluoniste. Maintenant, il fait ces choses. Méfiez-vous, elles sont très dangereuses.
Nous évitâmes prudemment la machine, esquivant les arcs languissants de ses membres meurtriers.
— Pardon, mais je n’ai pas compris votre nom, dis-je à l’homme aux yeux gris.
Il me regarda bizarrement, comme si je lui avais demandé sa pointure.
— Fischetti.
Nous rencontrâmes un autre automate qui ressemblait beaucoup au premier, sauf qu’il avait des taches rouges dessinées sur certaines pattes, puis nous passâmes au-dessus d’une succession de bassins décoratifs. Des poissons rouge et argent, des koïs, venaient respirer à la surface. J’essayai de me repérer. Nous nous étions posés non loin du gouffre, et nous étions allés dans sa direction, mais je n’avais pas l’impression que nous nous en soyons beaucoup rapprochés.
Nous arrivâmes enfin dans une énorme salle en forme de dôme, où se trouvaient une bonne centaine de tables, presque toutes occupées. Je vis quelques palanquins autour d’une table qui avait été soigneusement dressée pour dîner, et je me demandai comment ils allaient faire pour manger. Une série de marches descendait vers le sol de verre de la salle. On nous escorta vers une table libre, sur le côté de la salle, près de l’une des énormes baies vitrées encastrées ménagées dans la paroi bleu nuit. Un lustre d’une complexité stupéfiante était accroché au point culminant du dôme.
— Je vous avais dit que c’était la plus belle vue de Chasm City, dit Sibylline.
Je compris alors où nous étions. Le restaurant était aménagé au bout d’un piton qui émergeait de la paroi du gouffre, à cinquante ou soixante mètres du haut. Le piton devait faire un kilomètre de longueur, et il était aussi effilé et avait l’air aussi fragile qu’un fil de verre soufflé. La partie suspendue dans le vide était soutenue par une sorte de parenthèse en filigrane de cristal qui réussissait l’exploit de faire paraître le reste encore plus précaire.
Sibylline me passa le menu.
— Prenez ce que vous voulez, Tanner – ou laissez-moi choisir, si notre cuisine ne vous est pas encore familière. Je ne vous laisserai pas partir sans que vous ayez fait un bon repas.
Je regardai les prix en me demandant si c’était moi qui voyais double ou s’il y avait vraiment un voire deux zéros de trop à chaque ligne.
— Je ne peux pas m’offrir ça.
— Personne ne vous demande de payer. Nous vous devons bien ça.
Je choisis de mon mieux, avec l’aide de Sibylline, et me calai au dossier de mon fauteuil en attendant que les plats arrivent. Je ne me sentais pas chez moi, évidemment, mais, encore une fois, j’avais faim, et en restant avec ces gens j’avais des chances d’apprendre quelque chose sur la vie dans le Dais. Par bonheur, on ne me demanda pas de participer à la conversation. Sibylline et Fischetti parlaient des autres convives, repéraient parfois quelqu’un et se le montraient discrètement. Waverly fit quelques observations, mais à aucun moment on ne sollicita mon avis, sinon une ou deux fois, par politesse.
Je parcourus la pièce du regard, essayant de jauger la clientèle. Même les gens qui avaient reformaté leur corps et leur visage étaient beaux. On aurait dit des acteurs charismatiques portant des costumes d’animaux. Certains s’étaient contentés de changer la couleur de leur peau tandis que d’autres avaient complètement modifié leur physiologie, tendant vers un idéal d’animal efflanqué. Je vis un homme avec des épines rayées, élaborées, partant du front comme des baleines de parapluie, assis à côté d’une femme dont les yeux agrandis étaient périodiquement voilés par des paupières iridescentes, ornées de schémas moirés comme des ailes de papillon. Un homme à l’air normal, en dehors de cela, révélait en ouvrant la bouche une langue noire, bifide, qu’il dardait à tout bout de champ, comme s’il goûtait l’air. Une femme mince, presque nue, couverte de rayures noires et blanches croisa fugitivement mon regard, et je soupçonnai qu’elle l’aurait soutenu longtemps si je n’avais détourné les yeux.
En fait, je préférais contempler les profondeurs bouillonnantes du gouffre, en dessous de nous. Mon vertige commençait à se dissiper. Bien qu’il fasse nuit, la lueur fantomatique de la ville se réfléchissait autour de nous. Nous étions à un kilomètre de la paroi. Le gouffre faisait bien quinze ou vingt kilomètres de diamètre, et l’autre bord paraissait aussi lointain que lorsque nous nous étions posés. Les falaises étaient presque complètement lisses, en dehors de quelques étroites corniches naturelles, aux endroits où la roche s’était effritée. Des bâtiments avaient été incrustés en certains endroits sur ces corniches. Ils étaient reliés à la lèvre du cratère par des gaines d’ascenseur ou des passerelles couvertes. On ne voyait pas le fond du gouffre. Les parois émergeaient d’une masse de nuages blancs, placides, cotonneux, qui masquaient complètement les profondeurs. Des tuyaux s’enfonçaient dans le brouillard, plongeaient vers l’usine de transformation atmosphérique que je savais être là. Les machines invisibles qui fournissaient l’énergie, l’air et l’eau à Chasm City devaient être drôlement robustes pour avoir continué à fonctionner même après la peste.
Je repérai des objets lumineux qui survolaient la couche de nuages et disparaissaient dedans : de petits triangles de couleurs vives.
— Des deltaplanes, dit Sibylline, qui avait surpris mon regard. C’est un sport très ancien. Je l’ai pratiqué, dans le temps, mais les thermiques sont dangereux près des parois. Et le poids du matériel respiratoire dont il faut s’affubler… (Elle secoua la tête.) Mais le pire, c’est le brouillard. Les courants ascendants procurent une poussée formidable, juste au-dessus du brouillard, et dès qu’on plonge dedans, on perd tous ses repères. Si on a de la chance, on remonte à l’air libre avant de heurter la paroi. Mais si on n’a pas de chance, on confond le haut et le bas, on rencontre des pressions de plus en plus fortes et on finit par griller vif. Ou on ajoute une nouvelle tache de couleur intéressante à la paroi du gouffre.
— Les radars ne marchent pas dans le brouillard ?
— Si, mais ce ne serait pas drôle, hein ?
Les plats arrivèrent. Je goûtai prudemment le mien, peu désireux de me donner en spectacle. Délicieux ! Sibylline m’expliqua que les meilleurs mets étaient encore cultivés en orbite et transportés au niveau du sol par béhémoth. Ça expliquait les zéros en trop après chaque plat, ou presque.
— Regardez ! fit Waverly, après le plat principal. C’est Voronoff, non ?
Il indiqua discrètement un homme qui venait de se lever de l’une des tables, à l’autre bout de la salle.
— Oui, confirma Fischetti avec un sourire satisfait. Je vous avais dit qu’il serait là.
Je regardai l’homme dont ils parlaient. C’était probablement l’un des convives les moins impressionnants du restaurant : un petit bonhomme tiré à quatre épingles, aux cheveux noirs ondulés au fer et au visage agréablement neutre de mime.
— Qui est-ce ? demandai-je. Son nom me dit quelque chose, mais je ne sais plus où je l’ai entendu.
— C’est une célébrité, répondit Sibylline en me touchant à nouveau le bras. C’est un héros pour nous. C’est l’un des plus vieux post-mortels. Il a tout fait, il a même maîtrisé tous les jeux.
— C’est une sorte de joueur ?
— Plus que ça, renchérit Waverly. Il recherche les situations extrêmes. C’est lui qui fait les règles ; nous nous contentons de les suivre.
— J’ai entendu dire qu’il avait prévu quelque chose pour ce soir, reprit Fischetti.
Sibylline frappa dans ses mains.
— Un saut dans le brouillard ?
— Nous aurons peut-être cette chance. Sinon, pourquoi serait-il venu dîner ici ? Il doit en avoir jusque-là de la vue…
Voronoff quittait la salle avec le couple qui avait dîné en sa compagnie. Tous les yeux étaient maintenant braqués sur eux. On sentait qu’il allait se passer quelque chose. Même les palanquins s’étaient retournés.
Le petit groupe disparut, mais on sentait bien que tout le monde attendait quelque chose. Je compris quoi quelques minutes plus tard, lorsque Voronoff et ses deux compagnons apparurent sur un balcon qui faisait le tour du restaurant, à l’extérieur du dôme. Ils portaient des combinaisons étanches, et leurs visages disparaissaient pratiquement derrière des masques.
— Ils vont faire du deltaplane ? avançai-je.
— Non, répondit Sibylline. C’est dépassé, pour Voronoff. Le saut dans le brouillard est beaucoup, beaucoup plus dangereux.
Ils s’attachaient des harnais lumineux autour de la taille. Je me démanchai le cou pour ne rien manquer. Les harnais étaient attachés à un rouleau de corde dont l’autre bout était accroché à la paroi du dôme. Bientôt, la moitié des convives furent massés sur le côté du restaurant pour suivre le déroulement des opérations.
— Vous voyez ce rouleau de corde ? fit Sibylline. Chaque sauteur doit calculer la longueur et l’élasticité de son filin. Ensuite, il estime le moment du saut, en fonction de sa connaissance des courants ascendants dans le gouffre ; vous voyez comme ils suivent les évolutions des deltaplanes, en dessous ?
À cet instant, ayant probablement décidé que le moment était favorable, la femme sauta dans le précipice.
À travers le plancher de verre, je la regardai tomber, se réduire à un petit point coloré alors qu’elle tombait vers le brouillard. L’élastique qu’elle traînait derrière elle devint presque invisible.
— Quel est le principe ? demandai-je.
— Il paraît que c’est assez excitant, répondit Fischetti. Tout le truc consiste à tomber suffisamment pour entrer dans le brouillard. Il faut disparaître complètement, mais il ne faut pas tomber trop bas non plus. Et même si on a bien calculé la longueur de son filin, on peut encore finir rôti par les courants ascendants.
— Elle a mal calculé son coup, commenta Sibylline. Oh, l’idiote ! Regardez ! Elle est aspirée vers la saillie, là…
Je vis le petit point qu’était la femme se précipiter contre la paroi du gouffre. Puis l’indicible se produisit. Pendant un instant, ce fut la consternation dans le restaurant. Je m’attendais à ce que le silence soit rompu par un tumulte d’horreur et de pitié, mais il y eut quelques applaudissements polis et des murmures assourdis, compatissants.
— Ça, j’aurais pu lui dire comment ça allait finir, lâcha Sibylline.
— Qui était-ce ? demanda Fischetti.
— Je ne sais pas. Olivia quelque chose.
Elle prit le menu et commença à choisir un dessert.
— Attention, tu vas rater le suivant. Ça devrait être Voronoff, on dirait… Ouiii !
Fischetti se mit à marteler la table alors que son héros sautait du balcon et tombait gracieusement vers le brouillard.
— Vous avez vu, ce flegme ? Ce détachement ? Quelle classe !
Voronoff avait plongé comme un nageur de compétition. Son filin était aussi droit et rectiligne que s’il avait chuté dans le vide. C’était une simple question de timing. Il avait attendu le moment exact où les courants ascendants se comporteraient exactement comme il le souhaitait, joueraient pour lui et non contre lui. Et tandis qu’il tombait toujours plus bas, on aurait dit qu’ils l’éloignaient charitablement des parois du gouffre. Un écran, au milieu de la pièce, relayait une image latérale de Voronoff, sans doute prise par un hovercam qui le suivait dans la cheminée du volcan. D’autres dîneurs observaient sa trajectoire avec des jumelles de théâtre, des monocles télescopiques et d’élégantes lorgnettes binoculaires.
— Il y a un enjeu à tout ça ? demandai-je.
— L’amour du danger, répondit Sibylline. Et l’excitation de faire quelque chose de nouveau et de risqué. S’il y a une chose que la peste nous a donnée, c’est bien l’occasion de nous mettre à l’épreuve ; de regarder la mort en face. L’immortalité biologique ne vous sera d’aucun secours si vous heurtez une paroi rocheuse à deux cents kilomètres à l’heure.
— Mais pourquoi font-ils ça ? L’immortalité potentielle devrait ajouter du prix à la vie, non ?
— Oui, mais ça ne veut pas dire que nous n’avons pas besoin de nous rappeler de temps à autre que nous sommes mortels. À quoi bon vaincre une vieille ennemie si on se refuse le souvenir excitant de ce qu’on a vécu ? La victoire perd tout sens quand on oublie ce qu’on a vaincu.
— Mais il y a quand même un sacré risque…
Elle leva les yeux du menu.
— Raison de plus pour ne pas se tromper dans le timing.
Voronoff approchait de la fin de sa chute. Je le voyais à peine, maintenant.
— Le filin commence à se tendre, remarqua Fischetti. Il ralentit… Vous voyez la beauté du timing ?
L’élastique paraissait tendu à se rompre et commençait à freiner la chute de Voronoff. Le timing était excellent, en effet, mais ses admirateurs s’y attendaient manifestement. Il s’enfonça dans la blancheur et disparut pendant trois ou quatre secondes, avant que l’élastique ne commence à se rétracter, le ramenant vers le haut, vers nous.
— Impeccable, commenta Sibylline.
Il y eut des applaudissements, mais contrairement aux précédents, cette fois, ils étaient d’un enthousiasme délirant. Les gens entrechoquaient leurs couverts pour manifester leur appréciation. Voronoff avait réussi une chute grandiose.
— Vous voulez que je vous dise ? fit Waverly. Maintenant qu’il a maîtrisé le saut dans le brouillard, il va s’ennuyer et il va essayer quelque chose d’encore plus follement dangereux. Vous verrez ce que je vous dis…
— Ah, voilà l’autre ! fit Sibylline alors que le troisième cascadeur faisait le grand saut dans le vide. Son timing a l’air bon… meilleur que celui de la femme, en tout cas. Il aurait quand même pu avoir la décence de laisser Voronoff remonter d’abord, non ?
— Comment remontent-ils, d’ailleurs ? demandai-je.
— Oh, il y a une sorte de treuil à moteur dans le harnais.
Je regardai le troisième sauteur plonger dans les profondeurs. À mes yeux profanes, le saut était au moins aussi bon que celui de Voronoff – les courants ascendants ne semblaient pas le pousser vers les parois, et sa position, tout au long de sa chute, évoquait de façon stupéfiante une figure de ballet. La foule faisait silence, à présent, et observait le spectacle avec intensité.
— Eh bien, ce n’est pas un amateur, remarqua Fischetti.
— Il a juste copié le timing de Voronoff, rétorqua Sibylline. Je regardais comment le vortex affectait les deltaplanes.
— On ne peut pas le lui reprocher. Il n’y a pas de bons points pour l’originalité, tu sais.
Il tombait toujours, son harnais réduit à une tache d’un vert fluorescent s’approchant du brouillard.
— Regardez ! fit Waverly en indiquant le filin qui se déroulait, sur le balcon. Il devrait être au bout de l’élastique, à présent, vous ne pensez pas ?
— Voronoff y était, à ce stade, acquiesça Sibylline.
Fischetti plongea ses lèvres dans son verre de vin et étudia les profondeurs avec un intérêt renouvelé.
— Ce crétin s’est donné trop de mou. Il est arrivé à la limite, maintenant, mais il est beaucoup trop tard.
Il avait raison. Le temps que la tache verte rejoigne le niveau du brouillard, le sauteur avait atteint sa vitesse maximale. L’écran montra une dernière image de profil de l’homme plongeant dans la blancheur, puis il n’y eut plus que la ligne tendue de son élastique. Quelques secondes passèrent, d’abord, les trois ou quatre qu’il avait fallu à Voronoff pour émerger, puis… une vingtaine. Au bout d’une trentaine de secondes, les gens eurent l’air un peu mal à l’aise. Ils avaient apparemment déjà vu ce genre de chose et avaient une idée de ce qui se passait.
Près d’une minute passa avant que l’homme ne remonte.
On m’avait dit ce qui arrivait à ceux qui descendaient trop loin en deltaplane, mais je n’aurais jamais imaginé que ça puisse être aussi affreux. L’homme était vraiment descendu très profondément dans le brouillard. La pression et la température avaient été trop importantes pour la faible protection offerte par sa combinaison. Il était mort : bouilli vivant en quelques secondes. La caméra s’attarda sur son corps, dépeignant amoureusement l’horreur de ce qui lui était arrivé. J’étais révolté. Je détournai les yeux. J’avais vu des atrocités quand j’étais soldat, mais jamais assis à une table de restaurant, en train de déguster un festin sardanapalesque.
Sibylline haussa les épaules.
— Ouais, c’est sûr, il aurait dû prendre un filin plus court.
Après, nous retournâmes à pied au ponton, où la cabine de Sibylline nous attendait toujours.
— Alors, Tanner, on peut vous déposer quelque part ? demanda-t-elle.
Il fallait me rendre à l’évidence : je n’appréciais pas formidablement leur compagnie. Ça avait mal commencé, et si je leur étais reconnaissant de la balade au bord du cratère, la froideur avec laquelle ils avaient réagi à la mort des sauteurs dans le brouillard m’avait amené à me demander si je n’aurais pas été mieux loti avec les porckos dont ils m’avaient parlé.
Mais je ne pouvais refuser une occasion pareille.
— J’imagine que vous retournez vers le Dais ?
Elle eut l’air satisfaite.
— Si vous voulez rentrer avec nous, ça ne pose absolument aucun problème. En réalité, j’insiste pour vous remmener.
— C’est que je ne voudrais pas m’imposer. Vous avez déjà été parfaitement généreux. Mais si ça ne vous ennuie pas…
— Pas du tout. Allez, montez.
Le véhicule s’ouvrit devant moi. Fischetti s’installa sur le siège du conducteur et nous nous assîmes à l’arrière. La cabine prit son essor. Son mouvement commençait à me paraître familier, sinon tout à fait confortable. Le sol se déroba rapidement ; nous arrivâmes aux interstices du Dais et nous installâmes dans un rythme semi-régulier alors que la cabine se frayait un chemin le long du câble principal.
C’est là qu’il m’apparut que j’aurais vraiment été mieux inspiré de tenter ma chance avec les porckos.
— Eh bien, Tanner, le dîner vous a plu ? demanda Sibylline.
— Comme vous disiez, c’est une sacrée vue.
— Bon. Vous aviez besoin de refaire le plein d’énergie. Croyez-moi, ça va vous être utile.
Elle fouilla d’un mouvement coulé dans un compartiment ménagé entre les coussins de la cabine et brandit un petit pistolet qui avait fort méchante allure.
— Donc, comme vous pouvez le constater, c’est une arme, et je suis en train de la pointer vers vous.
— Je vois ça, commentai-je en regardant l’arme.
Un pistolet de jade, orné de démons rouges, gravés.
Il avait une petite gueule noire et elle le tenait très fermement.
— Ce que ça veut dire, poursuivit Sibylline, c’est que vous avez intérêt à éviter toute initiative malencontreuse.
— Si vous vouliez me tuer, vous auriez pu le faire des douzaines de fois…
— Il y a une faille dans votre raisonnement. Nous voulons vous tuer, en effet. Mais pas comme au bon vieux temps.
J’aurais dû avoir peur, là, tout de suite, à l’instant où elle avait brandi son flingue, mais mon cerveau mit quelques secondes à assimiler la situation et à décider qu’elle se présentait finalement largement aussi mal qu’elle en avait l’air.
— Qu’allez-vous me faire ?
Sibylline eut un signe de tête en direction de Waverly.
— Tu peux le faire ici ?
— J’ai ce qu’il faut, mais je préférerais vraiment attendre d’être dans le dirigeable, répondit Waverly. Tu pourras le tenir en respect jusque-là ?
Je redemandai ce qu’ils avaient l’intention de faire de moi, mais tout d’un coup plus personne ne paraissait intéressé par ce que j’avais à dire. Je m’étais fourré dans un sacré pétrin, ça au moins, c’était évident. L’histoire selon laquelle Waverly m’avait tiré dessus pour me protéger des porckos m’avait paru à moitié convaincante, mais qui étais-je pour discuter ? Je n’avais pas cesse de me dire que s’ils voulaient ma mort…
Logique. Sauf que, comme disait Sibylline, il y avait une faille dans mon raisonnement…
Il ne nous fallut pas longtemps pour arriver au dirigeable captif. Alors que nous montions vers la nacelle, j’eus une excellente vue du ballon suspendu à une hauteur vertigineuse au-dessus de la cité. Toutes les lumières étaient éteintes dans le Dais, autour de l’engin, et rien n’indiquait que les branches qui le supportaient étaient occupées. Je me souvins qu’ils avaient dit que cet endroit était pratique et discret…
Le temps que nous nous posions, Waverly avait trouvé une arme et, quand je pris pied sur la passerelle qui menait à la nacelle, Fischetti me couvrait avec une troisième. La seule chose que j’aurais pu faire était de sauter dans le vide.
Mais je n’étais pas désespéré à ce point. Pas encore.
Une fois dans la nacelle, on me ramena vers le fauteuil où je m’étais réveillé quelques heures plus tôt. Cette fois, Waverly m’y ligota.
— Bon, finissons-en, dit Sibylline, la main sur la hanche, tenant son flingue comme un fume-cigarette dernier cri. Ce n’est pas de la chirurgie du cerveau, tu sais.
Elle eut un petit rire.
Waverly passa les quelques minutes suivantes à tourner autour de mon fauteuil, émettant de curieux grognements qui auraient pu évoquer le dégoût. Il touchait de temps en temps mon cuir chevelu, le palpant doucement du bout des doigts. Puis, apparemment satisfait, il prit je ne sais quoi, quelque part derrière moi. On aurait dit des instruments chirurgicaux.
— Qu’allez-vous faire ? demandai-je dans le maigre espoir d’obtenir une réponse. À quoi cela vous servira-t-il de me torturer, si c’est ce que vous avez en tête ?
Waverly tenait une sorte de sonde, en plus compliqué, un instrument chromé doté de voyants lumineux clignotants.
— Vous croyez que je vais vous torturer ? J’avoue que ça m’amuserait. Je suis inconcevablement sadique. Et j’y prendrais un plaisir certain. Quoi qu’il en soit, nous avons scrappé vos souvenirs ; tout ce que vous nous raconteriez sous l’effet de la douleur, nous le savons déjà.
— Vous bluffez.
— Non. Avons-nous eu besoin de vous demander votre nom ? Pas du tout. Et pourtant nous savions que vous vous appelez Tanner Mirabel, n’est-ce pas ?
— Dans ce cas, vous savez que je dis la vérité. Je n’ai rien à vous offrir.
Il se pencha vers moi, sa lentille cliquetante et vrombissante emmagasinant les données visuelles par-delà un spectre impossible à estimer.
— Nous ne savons pas vraiment quoi penser, monsieur Mirabel. En supposant que ce soit votre vrai nom. C’est tellement embrouillé, là-dedans, vous comprenez. Des traces de souvenirs brumeux – des lambeaux entiers de votre passé auxquels nous n’avons tout simplement pas accès. Vous comprendrez que ça ne nous incite pas spécialement à vous faire confiance. Bon, qu’avez-vous à ajouter ?
— Je viens juste d’être ressuscité.
— Ah oui. Et les Mendiants de Glace font généralement un merveilleux boulot, n’est-ce pas ? Mais dans votre cas, malgré toutes leurs compétences, ils n’ont pas réussi à vous remettre en un seul morceau.
— Vous travaillez pour Reivich ?
— Reivich ? Jamais entendu ce nom-là.
Il jeta un coup d’œil à Sibylline comme s’il lui demandait son avis sur la question. Elle fit de son mieux pour le dissimuler, mais je vis qu’elle esquissait l’équivalent facial d’un haussement d’épaules : un haussement momentané du sourcil, comme pour dire que ce nom ne lui disait rien non plus.
Et ça avait l’air sincère.
— Très bien, reprit Waverly. Je pense que je peux faire ça proprement. Ça aide qu’il n’ait pas d’autres implants dans le crâne pour obstruer le passage…
— Fais ce que tu as à faire, c’est tout, coupa Sibylline. On ne va pas y passer la nuit.
Il plaça l’instrument contre ma tempe. Je sentis la froide pression de l’acier sur ma peau. Puis j’entendis un déclic alors qu’il pressait une détente…